XIXe siècle · Le monde se referme
Pour comprendre pourquoi Jules Verne écrivait ce qu'il écrivait — et pourquoi ses lecteurs le croyaient.
↓ défiler
Épisode 01 · 1858
La plus vieille question de géographie au monde
Le Nil était la rivière la plus célèbre du monde depuis l'Antiquité. Les Égyptiens bâtissaient des pyramides grâce à ses crues. Les Romains le remontaient. Et pourtant, pendant deux mille ans, personne ne savait d'où il venait.
D'où vient un fleuve qui coule dans le désert ? Qui arrose une civilisation entière sans que personne n'ait jamais vu sa source ? C'était LA grande énigme géographique. Jules César lui-même aurait dit que trouver la source du Nil était un de ses rêves inachevés.
En 1857, ils partent ensemble de Zanzibar vers l'intérieur de l'Afrique. Burton tombe malade. Speke continue seul. Et en août 1858, il atteint un lac immense — si grand qu'on ne voit pas l'autre rive. Il le nomme Victoria, en hommage à sa reine. Et il est convaincu : c'est là que naît le Nil.
Burton ne le croit pas. Ils se déchirent publiquement à leur retour en Angleterre. Le débat enflamme les journaux, les sociétés géographiques, les salons. Un duel intellectuel digne d'une série télévisée.
Pendant ce temps, Jules Verne publie Cinq semaines en ballon en 1863 — son premier grand succès. Le roman se passe en… Afrique de l'Est. Ses héros survolent exactement les mêmes territoires que Burton et Speke. Il suit l'actualité géographique en temps réel.
Épisode 02 · 1869
Couper un continent en deux pour raccourcir le monde
Depuis toujours, pour aller d'Europe en Asie par mer, il fallait contourner l'Afrique. Le cap de Bonne-Espérance, tout en bas du continent. Un voyage de 6 à 8 mois. Des tempêtes légendaires. Des naufrages. Un coût énorme.
L'idée d'un canal entre la Méditerranée et la mer Rouge est aussi vieille que les Pharaons — il en existait une version primitive dans l'Antiquité. Napoléon Bonaparte en rêvait. Mais personne n'avait osé creuser 160 kilomètres à travers le désert.
Les travaux commencent en 1859. Dix ans de chantier titanesque. Des dizaines de milliers d'ouvriers égyptiens mobilisés — beaucoup de force, beaucoup de morts dont on ne parle pas dans les discours officiels. Des machines à vapeur, des dragues, une ingénierie sans précédent.
Le 17 novembre 1869 : inauguration en grande pompe. L'Impératrice Eugénie (femme de Napoléon III) arrive sur son yacht. Des feux d'artifice. De l'opéra — Verdi compose Aïda spécialement pour l'occasion. Le monde entier regarde.
Phileas Fogg fait le tour du monde en 80 jours en 1872 — trois ans après l'ouverture du canal. Ce n'est pas un hasard. Sans Suez, son voyage serait impossible dans ce délai.
Verne comprend immédiatement ce que Suez signifie : le monde rétrécit. Ce qui était lointain devient proche. Ce qui était aventureux devient ordinaire. Pour un romancier de l'exploration, c'est une menace existentielle — et une inspiration totale.
Épisode 03 · 1884–1885
Quand on partage un continent autour d'une table
En 1880, les Européens contrôlent environ 10% de l'Afrique — principalement les côtes. L'intérieur du continent est toujours en grande partie inconnu des Européens, gouverné par des royaumes et des empires africains qui existent depuis des siècles.
En 15 ans, tout va changer.
Le problème : plusieurs puissances européennes revendiquent les mêmes territoires africains simultanément. La Belgique, la France, la Grande-Bretagne, le Portugal, l'Allemagne — tout le monde veut sa part. Le risque de guerre entre Européens est réel.
Otto von Bismarck, le chancelier allemand, convoque une conférence à Berlin en novembre 1884. Les invités : 14 nations européennes, plus les États-Unis. Zéro pays africain.
Les règles établies à Berlin : pour qu'une puissance puisse revendiquer un territoire, elle doit "l'occuper effectivement" et notifier les autres puissances. Ce qui déclenche une course effrénée.
En 1880 : 10% de l'Afrique colonisée.
En 1914 : 90% de l'Afrique colonisée.
En 30 ans. Une conquête d'une vitesse absolument stupéfiante.
Leopold II de Belgique obtient à Berlin le droit de posséder le Congo à titre personnel. Un roi qui possède un pays de la taille de l'Europe occidentale. Ce qui s'y passe — le travail forcé, les mutilations, les massacres — sera l'un des premiers grands scandales humanitaires médiatisés de l'histoire. Joseph Conrad en fera Au cœur des ténèbres.
Ce que ça signifie pour Verne
Ces trois événements racontent la même histoire : l'humanité est en train de cartographier, coloniser, posséder chaque centimètre de la surface terrestre. Les blancs sur les cartes disparaissent. L'inconnu recule.
Pour un romancier qui se nourrit du mystère et de l'exploration, c'est une crise existentielle — et un moteur créatif extraordinaire.
Sa réponse ? Changer de dimension.
Si la surface est occupée → on ira sous la mer (Vingt mille lieues, 1870).
Si les continents sont cartographiés → on ira sous la terre (Voyage au centre, 1864).
Si la Terre est trop petite → on ira sur la Lune (De la Terre à la Lune, 1865).
Verne n'explore pas malgré la fermeture du monde. Il explore à cause d'elle. Quand une porte se ferme, il trouve un passage vers un autre niveau.