Contexte géopolitique

Jules Verne
dans son époque

Comprendre pourquoi ses romans semblaient probables — et non impossibles

1828 — 1905
01

Un monde qui se referme sur lui-même

Imagine les cartes du monde au début du XIXe siècle. Des continents avec des côtes dessinées, mais des intérieurs vides — littéralement blancs. Terra incognita. L'Afrique, l'Amazonie, l'Asie centrale, les pôles : autant de mystères absolus, d'espaces où l'imagination pouvait projeter n'importe quoi.

Jules Verne naît en 1828 dans ce monde-là. Et il le voit se refermer à vue d'œil pendant toute sa vie.

1841
Livingstone commence l'exploration de l'Afrique centrale
1858
Le Nil est "résolu" — Burton et Speke trouvent le lac Victoria
1869
Ouverture du canal de Suez — l'Asie à portée de main
1884
Conférence de Berlin — l'Afrique découpée entre puissances européennes
1890s
Il ne reste plus que les pôles. Et le fond des mers. Et la Lune.
Le paradoxe Verne : Il écrit au moment précis où l'humanité referme la dernière grande parenthèse de l'inconnu terrestre. Ses romans sont une réponse à cette fermeture — si la Terre se rétrécit, on ira sous la Terre, au fond des mers, sur la Lune.
02

La France blessée

Pour comprendre Verne, il faut sentir le traumatisme de 1870. La guerre franco-prussienne dure à peine six mois. Et c'est une catastrophe nationale totale.

Napoléon III, fait prisonnier à Sedan en septembre 1870 — l'Empereur capturé, c'est une image impensable. Paris assiégée pendant quatre mois et demi. Les Prussiens défilent sur les Champs-Élysées en janvier 1871. La France perd l'Alsace et la Lorraine — deux provinces entières arrachées, des centaines de milliers de Français devenus Allemands du jour au lendemain.

Puis la Commune de Paris en 1871 : la guerre civile dans la capitale, les incendies, les fusillades. La France se déchire elle-même dans les ruines de la défaite.

Ce que ça signifie pour Verne : Ses lecteurs sont des Français humiliés, qui ont le sentiment que leur pays n'est plus la grande puissance qu'il était. Et voilà que Verne leur propose des héros français — ou de culture française — qui conquièrent le monde par le génie, la science, l'audace. Pas par les armées. Par l'intelligence.

Le Capitaine Nemo, Phileas Fogg, le Professeur Aronnax, Michel Strogoff — ce sont des surhommes de l'esprit. Ils n'ont pas besoin de régiments. Ils ont besoin d'une idée extraordinaire et d'une machine pour l'exécuter.

C'est une thérapie nationale déguisée en roman d'aventures.

03

La révolution industrielle à son apogée

Essaie d'imaginer ce que ça fait de vivre à cette époque-là.

Ton grand-père voyage à cheval. Toi, tu prends le train. Ton père n'a jamais vu une photographie. Toi, tu peux avoir ton portrait fait en une heure. Quand tu es né, il n'y avait pas d'électricité dans les maisons. Avant que tu meures, il y en aura dans les rues, dans les usines, peut-être chez toi.

Vapeur & Chemin de fer

En 1850, le réseau ferré français fait 3 000 km. En 1880 : 26 000 km. Le temps de voyage Paris-Marseille passe de plusieurs jours à quelques heures.

Télégraphe électrique

1850 : premier câble sous-marin France-Angleterre. 1866 : câble transatlantique. On peut parler à New York en quelques minutes. C'est proprement inconcevable pour la génération précédente.

Photographie

1839 : invention du daguerréotype. En 30 ans, c'est dans toutes les villes. Pour la première fois dans l'histoire, on peut voir le visage d'un inconnu mort depuis cent ans.

Électricité

Edison invente l'ampoule en 1879. En 1881, Paris a sa première centrale électrique. Le Nautilus de Verne fonctionne à l'électricité — c'est de la science-fiction en 1870, banal en 1900.

Pourquoi ses romans ne semblent pas fous à ses lecteurs : Parce qu'ils ont déjà vécu l'impossible devenir réel, plusieurs fois dans leur vie. Le sous-marin, la fusée, le tour du monde en 80 jours — si le télégraphe transatlantique existe, pourquoi pas ?

Verne ne fantasme pas. Il extrapole. Et ses lecteurs savent, d'expérience, que l'extrapolation peut se réaliser.

04

L'impérialisme comme décor naturel

Il y a une chose que Verne partage totalement avec son époque et qu'il ne questionne jamais : l'idée que les Européens sont naturellement les explorateurs, et le reste du monde, le territoire exploré.

Ses héros traversent l'Afrique, l'Inde, l'Amérique du Sud. Les populations locales sont décoratives, exotiques, parfois admirées pour leur noblesse primitive — mais jamais protagonistes. C'est le regard colonial de son temps, intégré si profondément qu'il n'est même pas conscient.

Cette conférence de Berlin en 1884 dont on parlait ? Les puissances européennes se réunissent et découpent l'Afrique entre elles, comme on partagerait un gâteau. Sans qu'un seul Africain soit invité à la table. Et dans l'opinion publique française, ce n'est pas scandaleux — c'est la "mission civilisatrice". Verne baigne là-dedans.

Pourquoi le mentionner ? Parce que comprendre Verne complètement, c'est voir à la fois ce qui est visionnaire en lui — sa foi dans la science, son goût de l'exploration — et ce qui est l'angle mort de son époque. Les deux font partie du tableau.
"Verne écrit dans un monde qui se referme —
et répond en ouvrant vers le bas, vers le haut,
vers l'intérieur, vers l'avenir."

Le lien avec ton Exploratorium

Verne est l'homme des passages — quand la surface du monde est saturée, il trouve une porte vers un autre niveau.

C'est exactement ce que fait une exploratrice horizontale : quand un territoire est épuisé, surexpliqué, cartographié à mort — elle trouve le passage vers ce que personne n'a encore nommé.

Trouver les passages. C'est peut-être ton fil rouge.