Un ragoût, une série, et une vraie histoire de faim
Dans le premier épisode de Kingdom, un médecin découvre dans un bol de ragoût quelque chose d'humain. Ce n'est pas une trouvaille de scénariste. C'est de l'histoire.
La série Kingdom se déroule en 1601, dans la Corée de la dynastie Joseon — trois ans à peine après la fin de la guerre d'Imjin, une invasion japonaise qui a laissé la péninsule dévastée, affamée, traumatisée. Les Annales de la Cour de Joseon, archives officielles d'une minutie extraordinaire, rapportent pour les années 1593–1595 des épisodes de cannibalisme dans les provinces les plus frappées par la famine.
La scénariste Kim Eun-hee l'a dit clairement : le zombie n'est pas un monstre fantastique. Le zombie, c'est la faim. Un peuple tellement abandonné par ses dirigeants qu'il en perd son humanité et finit par "dévorer" les autres.
Les créateurs de Kingdom se sont inspirés de passages réels des Annales de la Cour royale qui mentionnaient des épidémies mystérieuses et des famines extrêmes frappant la capitale après la guerre d'Imjin.
— Contexte historique documenté de la série
Pour comprendre pourquoi ce ragoût existait, il faut remonter quelques années avant 1601. Il faut comprendre la guerre d'Imjin. Et pour comprendre la guerre d'Imjin, il faut comprendre l'ambition d'un seul homme.
1592 : Quand un homme veut conquérir la Chine
Toyotomi Hideyoshi vient de réussir l'impossible : unifier le Japon après un siècle de guerres civiles. Il a sous ses ordres des centaines de milliers de soldats aguerris — des guerriers qui ne savent faire que la guerre, et qui ont besoin d'une guerre pour continuer d'exister.
Son plan : envahir la Corée pour passer en Chine et se tailler un empire continental. La Corée n'est qu'un couloir dans son projet.
158 000 soldats japonais débarquent. Ils sont équipés d'arquebuses — des armes à feu que la Corée n'a quasiment pas. En trois semaines, Séoul tombe. Le roi fuit vers le nord.
L'Amiral Yi Sun-sin tient en mer avec des bateaux-tortues blindés. À la bataille de Hansando, il détruit une flotte de 59 navires japonais. Sans ravitaillement maritime, l'avance terrestre japonaise ralentit.
La Chine Ming envoie des renforts. La guerre s'enlise. Les provinces coréennes sont pillées, les récoltes brûlées. Les premières famines commencent. Les premières horreurs dans les annales.
Deuxième invasion japonaise. Yi Sun-sin, écarté par la jalousie de la cour, est réintégré en urgence. Il affronte 133 navires avec 13 bateaux à la bataille de Myongnyang. Il gagne.
Hideyoshi meurt. Les Japonais se retirent. La guerre s'arrête aussi soudainement qu'elle avait commencé. Derrière eux : une Corée dévastée sur des centaines de kilomètres.
La figure tutélaire de la résistance coréenne. Ses victoires en mer sont considérées comme ce qui a sauvé la Corée de l'annexion totale. Il mourra lors du dernier combat de la guerre, tué par une balle perdue lors de la retraite japonaise. Un destin d'une symétrie presque littéraire.
Pont avec la frise : En 1602, un an après Kingdom, la VOC néerlandaise est créée — première société par actions de l'histoire. Pendant que la Corée tente de survivre à une guerre totale, l'Europe invente le capitalisme financier. Deux mondes à la même seconde, qui ne se regardent pas.
Voir 1602 sur la frise →Le confucianisme : un ordre qui protège et qui abandonne
Kingdom n'est pas seulement une série sur une invasion et ses conséquences. C'est une série sur un système politique — le néo-confucianisme de la Joseon — qui fabrique simultanément des gens d'une intégrité remarquable et une hiérarchie qui abandonne les pauvres à leur sort.
L'idéal : le Seonbi
Dans la Corée de Joseon, l'idéal n'était pas le guerrier mais le lettré vertueux. Le Seonbi étudie, pratique la piété filiale, applique les cinq constantes confucéennes — bienveillance, justice, bienséance, sagesse, bonne foi. Les fonctionnaires accèdent au pouvoir par des concours d'État (les Gwageo), ouverts sur le mérite.
La réalité : la hiérarchie rigide
Mais ce beau système a une faille béante : il repose sur une hiérarchie absolue entre Yangban (aristocrates lettrés) et le reste. Quand la guerre éclate, ce sont les paysans qui meurent en premier, qui n'ont ni le droit ni le moyen de fuir, qui se retrouvent à voir brûler les récoltes et à mourir de faim.
Dans Kingdom, le prince Chang est le fils d'un roi et d'une concubine. Il ne protège pas son rang — il tente de comprendre ce qui tue son peuple. Ce n'est pas le héros confucéen classique. C'est un homme qui décide de voir ce que son système lui interdit de regarder.
C'est là que la série est politique au sens fort : les zombies viennent de la faim, la faim vient de la guerre, la guerre laisse un peuple sans protection — et le système confucéen, aussi vertueux dans ses principes, n'a pas été pensé pour protéger ceux qui sont en bas.
La blessure qui dure 500 ans — et pourquoi elle ne se referme pas
La guerre d'Imjin a laissé en Corée une blessure profonde. Mais ce qui est remarquable dans l'histoire coréo-japonaise, c'est que cette blessure n'a jamais vraiment cicatrisé — elle a été rouverte, régulièrement, méthodiquement.
Le Mimizuka à Kyoto : un monument qui contient les nez et oreilles de milliers de soldats coréens, ramenés comme trophées. Il existe toujours. Les Coréens le savent.
La colonisation 1910–1945 : interdiction de la langue coréenne, changement forcé des noms, travail forcé, et les "femmes de réconfort" — des dizaines de milliers de femmes réduites en esclavage sexuel pour l'armée japonaise.
Contrairement à l'Allemagne après 1945, le Japon n'a jamais effectué ce que les Coréens considèrent comme un vrai travail mémoriel. Les excuses sont perçues comme tactiques, révisées selon les gouvernements.
Les manuels scolaires japonais minimisent encore régulièrement les crimes de guerre. Le sanctuaire Yasukuni honore aussi des criminels de guerre condamnés.
Kim Hak-sun, 1991
Pendant des décennies, les survivantes des maisons de "réconfort" avaient vécu dans la honte et le silence. En 1991, Kim Hak-sun devient la première à témoigner publiquement. Son courage libère la parole de dizaines d'autres femmes — les "Halmoni", les grand-mères. Des statues de bronze d'une jeune fille assise devant l'ambassade du Japon à Séoul sont installées en leur mémoire. Le Japon demande leur retrait. La Corée refuse.
Pont paradoxal : Aujourd'hui, les jeunes Coréens adorent les mangas et l'anime, les Japonais raffolent de K-pop et regardent Kingdom. La culture circule librement là où la politique reste bloquée. Ce sont les mêmes pays qui s'apprécient et ne se pardonnent pas — parce que le pardon politique n'est pas le même geste que l'amour culturel.
Ce que Kingdom dit de nous
Kingdom est une série de zombies. Mais si on tire le fil, on arrive à cette question : que fait-on quand un système qui nous structure est aussi le système qui nous abandonne ?
Le prince Chang n'est pas un révolutionnaire. Il ne renverse pas l'ordre confucéen. Il essaie de le sauver en lui redonnant sa mission première — protéger le peuple plutôt que le classer.
La scénariste a glissé dans une série de genre une question de philosophie politique vieille de 2000 ans : un système peut-il être juste dans ses principes et injuste dans ses effets ? Et qui décide de le voir ?
Pont coaching : La croyance qui nous porte peut aussi être celle qui nous aveugle. Le confucianisme de Joseon avait des principes admirables — et ces mêmes principes justifiaient de laisser des gens mourir de faim parce qu'ils étaient nés au mauvais rang. Ce n'est pas différent des récits que nous construisons sur qui mérite quoi dans nos propres vies.
La pépite de cette exploration
Un ragoût dans un épisode 1.
Une famine réelle dans les archives royales.
Une guerre oubliée par l'Occident.
Une blessure toujours ouverte 500 ans plus tard.
Kingdom n'est pas une série sur des monstres.
C'est une série sur ce que la faim fait aux humains
quand personne ne les protège.
Sources : Annales de la Cour royale de Joseon (Joseon Wangjo Sillok) — Entretiens de Kim Eun-hee sur Kingdom (Netflix) — Archives historiques sur la guerre d'Imjin 1592–1598 — Documentation sur les "femmes de réconfort" et la colonisation japonaise 1910–1945.